Berliin Bio-Graphie Bio-Taxe Cover De la réalité Dixit Double Épidémie Épigone Club Exemplaire fabrique Geste 1 La Collection Missing Missing collection Nicolas Carré Pour travail SNOWI

Texte critique

Texte critique

Missing
Anne Tronche
catalogue cneai = 9 ans - 2007

La première fois que mon regard s’est porté sur Missing, je n’y ai rien vu de particulier. Trois enfants sagement alignés fixant un objectif placé à une distance raisonnable. Rien en soi de bien original. Le dispositif adopté me sembla évoquer les prises de vue qu’affectionnent les photographes passés professionnels dans l’art du portrait. La seconde fois que l’image pénétra dans le champ de ma vision, je ressentis soudain une curieuse inquiétude. Quelque chose semblait y naître d’un dédoublement de la vue. A l’image sagement posée de trois enfants, s’interposait le souvenir du roman de John Wyndham, Les coucous de Midwich (dont on a tiré le film Le village des damnés), dans lequel des enfants à l’apparence identique, sorte de petits clones blonds, télépathes géniaux se révélaient de terribles prédateurs. Le sentiment d’une proximité entre les personnages de la fiction romanesque et les portraits photographiques prenait forme dans l’idée qu’une possible machination était, dans les deux cas, à l’origine de ces ressemblances. La qualité obstinée du regard des enfants photographiés donnait forme à cette intuition, d’autant que leur fixité semblait bizarrement se manifester par une sorte de sorte de concrétion minérale des humeurs du corps. Butés dans un silence hors les mots, ces trois enfants me paraissaient offrir à l’objectif, contre toute logique, une identique expression du regard, capable de pousser les tensions à bout.   Je sais que les illusions d’optique sont notre relation réelle au visible. Cependant, à la suite de nombreuses vérifications, je suis certaine, aujourd’hui, que ces trois enfants sont liés par le même regard. Qu’ils ont trouvé dans cette ressemblance quelque chose qui les institue jumeaux désaccordés. Leur taille est différente, leurs traits ne sont pas exactement semblables, quant à leur âge il doit varier d’une à deux années, voire plus. Le titre de l’œuvre, par ailleurs, semble indiquer qu’ils ont tous trois disparu. Sont-ils frères et sœurs, voisins, habitant d’une même ville, d’une même contrée ? Quelle que soit la réponse, on peut imaginer que l’origine de leur rapt trouve sa raison, sa motivation dans la singularité de leur expression. Je n’oserais prétendre qu’il y a chez la victime potentielle une façon de fixer l’autre, qui restitue à celui-ci sa violence, qui éveille son désir de porter atteinte à un corps. Mais il y a au fond des yeux de ces trois enfants quelque chose qui désire être fasciné. Quelque chose fait d’attente, de silence qui a probablement partie liée avec le secret et la ruse.   Savons-nous ce qui les retient à respecter la pose ? La présence de l’objectif d’un appareil photographique transformant leur présence en image ? ou le projet d’une disparition auquel ils s’associent mentalement ? Ces portraits sagement posés ont, en dépit de la précision technique de la prise vue, quelque chose de glissant, de fugitif qui nous rappelle qu’une présence est intense quand elle est fragile, quand elle se donne comme un événement hors durée. De toute évidence ces visages font face à la menace du temps. La disparition évoquée dans Missing traite peut-être de cela. De ce qui s’absente en nous, de cette enfance qui finit par disparaître et que rameute par moments notre mémoire.